Carambille                                 SAISON 4    FEUILLETON EN LIGNE               

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Lundi 5 décembre 2005

Ce grand pont férié avait été de tout repos, mais non pas de grande joie pour Carambille : Il y avait l’image du gardien mortibus de la ferme de Courdiamant, et puis il y avait toute cette somme de travail qu'elle sentait sur ses épaules et qui la coulait de plus en plus d'un jour à l'autre… or donc il y avait le module de formation CAP (Commission Administrative Paritaire), il y avait le blog du syndicat, il y avait un dossier de défense prud’homale, il y avait un salarié du privé ex-taffeur car licencié d’une épicerie fine, il y avait trois fonctionnaires non adhérents mais criant à l’aide, il y avait la plateforme revendicative sur l’Action Sociale au Ministère XXX, il y avait un tract en rade sur le bureau de l’ordi’, il y avait aussi et en dehors un V et un T, il y avait encore et toujours et toujours en dehors la tête du gardien mortibus et ses deux trous rouges au côté gauche (et flut pour la poésie !!), il y avait une vaisselle qui gonflait, il y avait un frigo qui se vidait, il y avait un ciel sobre, une lumière basse, un vent sans pluie, il y avait la ville, le bois, les promenades du chien, il y avait Pasolini, il y avaient Tom Cruise et John Travolta, il y avait Anna Magnani, il y avaient Nanni Moretti et Daniel Day Lewis (pas ensemble of course), il y avait l’aut’ qui joue dans Spider Man, il y avait un lecteur de DVD qu’allait bientôt griller, il y avait un whisky Islay single malt, il y avaient quelques cigarillos et encore de la fumée, il y avait à nouveau, encore, et toujours, la tête du gardien mortibus… Il y avait tout cela, oui, qui se mélangeait savamment dans la tête de notre héroïne qui – coup de blues oblige – il y avait tout cela, qui bloquait pour elle toute détente et l'entraînait dans une culpabilisation quotidienne dont seuls l'alcool, les films en DVD, et les cigarillos la sortait vraiment... elle qui pensait, par-dessus le marché et somme toute par conséquent à l’occasion, que bien trop peu de gens souhaitaient se coltiner le turbin pour mettre en œuvre la Démocratie et la Liberté Vraie que par ailleurs ils réclamaient si Haut et si Fort…
En résumé : Rudes journées for the queen (d’autant qu’il n’y avait plus zune goutte de Perrier et que Carambille n’est pas de sang royal)…

Dans ces circonstances, le début de la semaine de travail était arrivé rapidement et ça commençait fort : dès le mardi matin = une convocation au Commissariat de Courdiamant pour être entendue sur ce qu'elle avait vu ou ce qu'elle savait sur la mort du gardien...
Ayant réglé son absence auprès de son service, Carambille prit le RER pour se rendre sur les lieux. Pendant le trajet elle eut "la joie" de lire une des brèves de PARI, magazine fait pour les cadres d'une pseudo-gauche – (à droite donc) - et que Carambille achetait – (ainsi que son alternative de droite pure et dure "Managemeurs" – à moins que ça ne sois l’inverse… bof : si c’est pas toi c’est donc ton frère comme dirait l’autre…) - pour, disait-elle, « savoir ce qu'avait dans la tête le camp d'en face »... et, reprenons notre fil, cette donc brève du dit mensuel expliquait comment un DRH de "génie" avait trouvé le moyen d'utiliser les chansons POP FOLK des années 60-70 du siècle dernier (dites au demeurant "protest songs")  pour galvaniser ses équipes, intégrer les équipes étrangères à son entreprise et générer ainsi moult profits à peu de frais et sans redistribution équivalente et équitable bien sûr... zétaient ou zauraient zété sûrement contents zet ravis d’apprendre la joyeuse nouvelle les Dylan, Baez, Gruphrie et autres... « On est vraiment tous foutus », se disait notre héroïne... Mais avant qu'elle n’allât plus loin dans sa morne introspection (ouah !), le train s'arrêtait à sa station de destination : "Courdiamant, tout le monde descend!!!"

Le commissaire - dit Commissaire Duval - était timide, pale et sûr de lui. Le genre de type plutôt brillant - quoiqu'un rien borné - mais dont tout le monde se fichait (veste lin clair, chemise bleu pale, cravate rouge - o la la –).
Lorsque Carambille avait demandé le bureau du commissaire, ses collègues et néanmoins dits subalternes avaient rigolé dans le dos de notre favorite : "Ben dit donc, depuis que sa petite gisquette l'a dégelé, il n'arrête pas de recevoir des filles le Duval!!!" et l'autre (enfin « un » autre) d'éclater : "Une gisquette ??? Tu plaisantes ou quoi ??? Depuis le temps qu’on attend ça !!! C'est un MI RA CLE !!!!"… Et le premier d’insister : "T'as pas vu la photo sur son bureau ?? Elle est pas mal en plus !!! Belle gueule et pour le reste, j’en sais rien, on voit pas, mais elle a l’air d’avoir de beaux seins… ".
Carambille dont les oreilles traînaient n'arriva pas à entendre la suite, mais se jura bien de voir la trombine de la fameuse "gisquette", et de se faire une opinion de fille sur les roberts en question (zavez ka zavoir des lettres zargotiques, vous saisiriez ainsi toutes les subtilités d’l’ouvrage)…
Duval, lorgnant Carambille par en dessous, la faisait asseoir et lui expliquait en tourniquant son stylo bille digne d'un fonctionnaire des cavernes (mais pas de mammouth)(comme vous y allez allègrement !!!)(zavez de mauvaises fréquentations ou quoi ou quoi !!!) lui expliquait donc présentement qu'il la recevait simplement pour finaliser son enquête, d'ailleurs de routine, sur le suicide de Monsieur Baudoin Ferdinand gardien intérim de la ferme briarde de Courdiamant...
"Le suicide !!! ??" s'écria exclamativement Carambille,
"Oui, vous êtes au courant, vous étiez bien sur les lieux n'est-ce pas ?? ".
Carambille acquiesça, dans un sourire immense qui provoqua chez Duval une infime crispation du front, lequel Duval continuait pourtant sans se démonter sur sa lancée : « Avez-vous quelque chose de spécial à déclarer ? ».
Non, Carambille n'avait rien à déclarer (se croit à la frontière ou quoi ce p’tit’tr’d’c’), mais elle avait à émettre quelques doutes quant à la thèse du suicide. Notamment le signe étrange que Baudoin avait sur le front évoquait pour elle plus le crime tordu que le suicide, même prémédité et camouflé (on doit dire que la notion de « suicide prémédité et camouflé» demeure encore très floue, mais des équipes de profilers travaillent sûrement d’arrache-pied sur le sujet !!) .
Duval mordit le bout de son bic, tapota le petit cadre argenté qui contenait sans doute la photo de sa désormais fameuse petite amie (que Carambille ne put voir puisqu'elle n'était pas tournée vers elle, mais qu'à cela ne tienne, au moindre mouvement du Commissaire hors du bureau elle retournerait le cadre - non mais !!! ) et s'exclama (c'est à dire qu'il haussa légèrement le ton) pour dire : « Un signe étrange ? De quoi parlez-vous? »....
« Mais le ... le V ... le ... le.. le V et le T... sur le front... enfin vous savez bien »...
Duval ne savait rien, il n'avait rien noté de tel et pour prouver ses dires il sortait de son bureau pour lui ramener les photos prises sur les lieux à l'arrivée de la Police...
Carambille, troublée mais gardant son idée de commère en tête, tourna rapidement le portrait photographique de la miss-du-commissaire, sourit, remit le cadre en place... un peu trop tard... Duval qui revenait de sa vadrouille la regardait interloqué... « Le cadre m'intriguait, c'est curieux cette petite sculpture dessus »... « Oui, c'est bêtement une croix remarquez... décidément mademoiselle vous voyez des signes partout !!! Ça n’est pas raisonnable !!! »  disait Duval en s’asseyant.
« C'est fait, il me prend pour une maboule... Bravo Carambille... bien joué ma fille ! !!! » pensa-t’elle, puis, revenant aux choses sérieuses elle s'appliqua à observer les photos de Duval (celles du feue Baudoin cette fois) et de fait, elle constata que le front du malheureux ne portait aucun signe. Étrange... Etrange... Elle dessina sur le calepin de Duval, et à toutes fins utiles, le curieux symbole qu'elle avait vu.
Duval notait d’un double hochement de tête qui en disait long sur la crédibilité qu’il accordait à la chose, puis exprimait à Carambille qu'il la recontacterait si besoin était, et la congédiait. Cependant il ne laissa pas partir notre magnifique protagoniste principale sans un sursaut de… curiosité on va dire … et lâcha en dernier recours : « C'est quoi déjà votre syndicat ? S.U.R, c'est ça ? Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Pour le S  et le U, je vois, mais pour le R ??? ».
Carambille passa la porte, se tourna légèrement et dit, ne répondant pas tout de suite à cette interrogation, et jetant une œillade subversive sur le petit cadre argenté qui contenait le portrait de la "gisquette" : « Je n'avais jamais vu cette photo de Sainte-Thérèse de Lisieux, elle est vraiment très belle !! »... « Ah! Vous connaissez ? » Balbutia Duval... « Oui, je collectionne les images pieuses à mes heures ! »... « Croyante ? »... Carambille sourit : « Non pas du tout, c'est juste que j'aime bien les images pieuses et Andy Warhol... Au fait le R de S.U.R. c'est pour Révolutionnaire »… Fichtre !!!!…

(à suivre)

publié dans : saison 1
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